vendredi, 12 octobre 2007

Note d'anonyme de gauche sur le foulard

RETOUR SUR LE FOULARD,
abusivement appelé « voile »


Un bon camarade et grand voyageur ayant exprimé son désaccord avec mon évaluation lapidaire de « l ‘affaire du foulard » et de la loi qui en a résulté (« j'en ai trop vu dans certains pays et je ne peux me résoudre à ce traitement de la femme »), je crois utile de traiter cet épisode plus à fond. Car à la très évidente utilité politique de cette loi pour des politiciens de droite et de « gauche », soucieux de séduire les électeurs qui partagent les idées de Le Pen/de Villiers sans aller jusqu’à voter pour eux, s’ajoute une autre dimension plus sournoise. L’examiner me donne une occasion de pointer l’une des convergences auxquelles j’ai déjà fait allusion entre racisme et sexisme aujourd’hui en France.

On se souvient peut-être que parmi les signataires les plus en vue de la pétition lancée (dans Elle) par certaines féministes à l’appui de cette loi, on en retrouvera, quelque temps après, plusieurs au bas d’une autre pétition, laquelle cette fois protestait contre une loi destinée à rendre moins visible la prostitution dans les quartiers résidentiels de nos villes. Ce texte, qui revendiquait pour « les femmes » le droit de se prostituer, et où figuraient donc, entre autres, les noms de Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet et Marcella Iakub, confondait sciemment le libertinage germanopratin, ainsi que les pratiques « autonomes » des call-girls plus ou moins de luxe, avec l’esclavagisme largement documenté qui caractérise la prostitution de masse, en France et dans le monde entier .

Relevons au passage, avec Sandrine Garcia la convergence entre le « nouveau libertinage », lisible notamment à travers la célébration médiatique d’auteures comme Catherine Millet, et la doctrine dite libérale aux manettes aujourd’hui : « L’utopie d’un libre-échange sexuel généralisé ne conduit qu’à finalement aller dans le sens de l’histoire car la constitution du corps (et d’une manière générale de tous les biens sacrés) comme objet s’inscrit dans le processus propre à une société qui fait justement des valeurs marchandes les valeurs essentielles, fussent au prix des plus grandes violences à l’égard de ceux et de celles qui n’ont que leur corps à vendre » .

Or, ce n’est pas du tout par hasard que quelques représentantes du féminisme littéraire et salonard se sont retrouvées en pointe dans ces deux prises de position publiques… qui représentent en fait deux faces d’une même idéologie.

Que la France ait un retard historique sur les pays nordiques, germaniques ou anglo-saxons en matière d’émancipation des femmes, que les vérités féministes y aient beaucoup moins d’influence, voilà qui n’est un mystère pour personne aujourd’hui – et surtout pas pour les visiteuses venues de ces pays . C’est un retard qui ne date pas d’hier et dont le marqueur historique le plus évident est l’accession tardive des Françaises au droit de vote – un quart de siècle après les Anglaises et les Allemandes, pour ne citer que ces deux pays voisins. Cette résistance à un progrès essentiel trouve sans doute des explications communes à l’ensemble des pays latino-catholiques d’Europe. Mais chez nous elle s’appuie aussi sur une donnée spécifique, une composante de notre identité culturelle que le monde entier nous reconnaît et souvent, sans doute, nous envie. Il s’agit de la tradition du libertinage.

Ce sont sans doute les ramifications politiques du libertinage, à la fois théoriques et pratiques, à l’époque des Lumières, qui ont fourni une base historique à l’idéalisation du libertinage au sens étroitement sexuel. C’est là un vaste sujet que je ne prétends pas traiter ici. Notons cependant qu’en tant que mythe véhiculé par la littérature, le théâtre et le cinéma, en tant que pratique socio-sexuelle dans différents milieux plus ou moins aisés (mais pas seulement), cette tradition libertine offre un contraste sympathique au regard de la peur-haine qu’inspire encore aujourd’hui la sexualité dans un pays comme les Etats-Unis, par exemple. Je n’ai pas pu réprimer un élan de fierté envers mon pays d’adoption quand j’ai vu, sur une photo de la Belle époque, une énorme enseigne publicitaire pour une douche vaginale qui ornait un kiosque à journaux en plein Paris, en songeant à l’explosion d’horreur qu’aurait suscité semblable affichage dans les rues de New York… Et certes, hormis quelques étroits carrés de pudibonderie, la franchise sur les choses du sexe perdure en France.

Mais par ailleurs, aujourd’hui alors qu’à travers le monde se développe chez les femmes « une conscience de sexe », comparable à cette conscience de classe qui a animé deux siècles durant les résistances du prolétariat, la France n’est absolument pas à la pointe du progrès. Elle fait plutôt figure de société archaïque avec la persévérance en entreprise du « plafond de verre » et des codes vestimentaires pour les femmes, avec l’hostilité des milieux universitaires envers les précieuses avancées dans toutes les humanités et sciences sociales des chercheuses féministes anglo-saxonnes, ou encore avec la toute récente défaite de Ségolène Royal, où la misogynie des dirigeants de son propre parti a tenu un rôle si néfaste. Or le rôle tenu par beaucoup de femmes dans cette résistance vivace du patriarcat français face à la montée des féminismes, puise en grande partie dans cette idéologie libertine. Complaisamment répandue par les élites qui détiennent le monopole de la parole publique, cette idéologie consiste à entretenir l’illusion que les pratiques libertines constitueraient un espace d’égalité entre les hommes et les femmes, que celle-ci serait la seule qui compte réellement pour les femmes – et qu’elle serait au cœur de notre identité nationale (cf. le libertinage des Lumières !). Hélas, cette illusion est intériorisée par un grand nombre de femmes, et en premier lieu par des intellectuelles proches des sphères de pouvoir, se revendiquant féministes tout en répandant l’idée que la conscience de sexe « à la manière anglo-saxonne » constituerait une grave menace pour cette merveilleuse entente, vieille et profonde, entre hommes et femmes de chez nous.

Ce libertinage, élitaire ou populaire, peut grossièrement se résumer à la manière de Feydeau : « mon mari me trompe, je trompe mon mari, nous somme quittes »… et donc « égaux ». Son rôle dans la réalité est plus prosaïque : il agit comme un recours, comme un filet de sécurité, lorsque inévitablement ces autres mythes post-adolescents - l’amour romantique, la monogamie, les « liens indissolubles » du mariage - se sont révélés aux femmes (et aux hommes) pour les leurres qu’ils sont…

Enfin, pour revenir à la politique « dure », rappelons encore cette donnée essentielle de la guerre idéologique: au moins depuis la Grande castration new-yorkaise, la condition « supérieure » des femmes dans les pays du Centre a été un argument précieux au service des zélotes du choc des civilisations. L’un des principaux alibis pour l’invasion de l’Afghanistan, ce brillant succès que l’on sait, était la burqa bleue imposée aux femmes par les Talibans – comme par leurs successeurs, d’ailleurs, ce qui ne ferait que confirmer le caractère indécrottable de l’islam ! C’est un thème qui a permis de rallier énormément d’hommes et de femmes, y compris à gauche, au nouveau stade du pétro-impérialisme étasunien, dont les ravages effarent un monde impuissant depuis une demi dizaine d’années.

Dans ce contexte, quel crime ont donc commis ces jeunes filles qui cachent leurs cheveux et leurs jambes, qui dédaignent le décolleté et le caleçon, la minijupe, le string ou les talons aiguilles, qui se passent de maquillage ? S’agit-il vraiment d’un crime contre la laïcité, contre l’égalité homme-femme sous le régime de cette « universalité républicaine » – dont la population « issue de l’immigration » est, comme on le sait, la grande bénéficiaire dans tous les domaines de son existence ! S’agit-il d’une soumission béate aux diktats d’une religion archaïque, aux pressions brutales des pères et des frères ? S’agit-il, en somme, des prémisses d’une talibanisation du 93, comme d’aucuns feignent de le croire ? Voyons… Ce dont il s’agit, en réalité, est une infraction, consciente ou inconsciente, de la part de ces jeunes filles, aux codes de la séduction qui règnent dans notre société et qui sont la projection vestimentaire de cette idéologie du libertinage.

On sait que pendant des années, le port du foulard et même du voile proprement dit ne suscitait aucun problème outre-Manche, du moins jusqu’à ce que les récents attentats aient permis quelques manipulations islamophobes semblables à celles que nous connaissons en France. Mais c’est que les codes de séduction vestimentaire en vigueur chez nous sont étrangers aux îles britanniques. S’ajoutant sans doute à une ancienne tradition « puritaine », une conscience féministe très répandue là-bas parmi les femmes des couches moyennes au sens le plus large fait que celles-ci préfèrent, dans la vie de tous les jours, le confort et la pudeur des jeans et des tennis aux minijupes et aux talons aiguilles. Il ne viendrait à l’esprit d’aucune féministe anglaise de reprocher à leurs sœurs musulmanes de se couvrir le corps, car cette pudeur, si elle est religieusement motivée, n’en est pas moins comme une réplique de la pudeur féministe laïque, c'est-à-dire au rejet de tout ce qui transforme le corps féminin en objet de spectacle.

En France, toutes les femmes le savent, c’est tout le contraire : les pressions en entreprise pour que les femmes portent des jupes, se coiffent et se maquillent à la mode ne sont qu’un exemple voyant et spécialement brutal de l’obligation qu’éprouvent les femmes chez nous de séduire l’œil, et ce aussi longtemps dans leur vie que possible, d’ailleurs. Il y va souvent de leur survie – (trouver une place, se faire entretenir par un homme). Il y a plus d’un demi-siècle, ma première amie française, à dix-neuf ans, m’a justifié le maquillage très élaboré auquel elle se livrait chaque jour par cette phrase : « Il faut qu’une femme se défende ». Je me souviens aussi de ce moment dans le métro avec un camarade qui, apercevant sur le quai d’en face une belle femme habillée et coiffée avec soin, a prononcé cette phrase que j’entendais pour la première fois : « Voilà une femme faite pour l’amour »… Et enfin, des années plus tard, une autre phrase lourde de sens, entendue dans le bus, sur les lèvres d’une quinquagénaire qui avait perdu sa « ligne » et s’habillait sobrement : « …depuis que j’ai passé l’âge de plaire. »

Cette société continue de tourner autour de ces concepts d’un autre âge : les rapports hommes-femmes seraient structurés par « l’amour » - alors qu’en fait ils sont structurés par le pouvoir des hommes – et tous ceux qui nient cette « évidence » si commode pour ceux qui exercent ce pouvoir, s’excluent de la société, se ringardisent dans le féminisme, ou se communautarisent dans une religion dangereuse et haïssable…

De fait, cette pudeur au nom d’une religion qui assurément brime les femmes – mais dans des proportions en France et en Europe que l’on ne saurait absolument pas comparer à la situation du Maghreb ou au Moyen Orient - rappelle à nos « post-féministes » la lointaine époque de leur (de notre) jeunesse, n’est-ce pas, où l’on brûlait les soutien-gorge, où l’on dénonçait l’exploitation publicitaire du corps féminin, etc. Époque qu’aujourd’hui toute une structure de pouvoir médiatique et politique cherche à enterrer (le petit homme qui règne désormais sur nous n’a-t-il pas fait de la liquidation de l’héritage soixante-huitard l’une des pièces de choix de son fond de commerce démagogique?). Ces discours si suspects vont effectivement dans le sens du cours néfaste l’Histoire…

Le souci de voir ces jeunes filles livrer leurs corps aux regards, réintégrer le régime scopique de la société « normale », est faussement libérateur. Cette loi n’aura eu pour conséquence que de précipiter ce repli communautaire, en montrant aux musulmans que l’on se méfie d’eux, on ajoutant une nouvelle brimade à toutes celles qu’ils et elles subissent déjà dans tous les domaines, discriminations à l’embauche, dans le logement, dans les loisirs, provocations policières racistes sciemment encouragées, qui ont amené la révolte de novembre 2005 et qui ont sans doute contribué de manière décisive au triomphe d’une droite néo-lepéniste en mai dernier.

Et quant aux jeunes filles elles-mêmes, dans la mesure où certaines, par conviction, sous la pression de leur entourage, ou les deux à la fois, ont été exclues de l’école républicaine et de sa socialisation laïque – pas davantage menacée dans son existence par quelques foulards que par les croix et les kippas tolérés depuis toujours –, leur « intégration » en aura-t-elle été favorisée ? Il est permis d’en douter.

La spirale est à dimensions multiples, elle est d’autant plus redoutable qu’elle concerne les niveaux les plus profonds de notre psychisme, d’autant plus manipulable que ce sont là des sujets tabous, qu’il est inconvenant d’évoquer… Où s’arrêtera-t-elle ?

Un journaliste anglais, commentant les résultats de l’élection noire du mois de mai, opina que si les Françaises ont curieusement moins voté pour Ségolène Royal que les Français, c’est que la candidate était « trop jolie ». Royal elle-même, commentant le libelle haineux que Jospin vient de lui consacrer, a parlé de racisme. Sexisme, racisme… En effet : vouloir enfermer les femmes dans le ghetto de la séduction, voilà qui suggère des atomes crochus entre les deux haines qui nous ont menés là où nous en sommes. N’admettre dans les cénacles du pouvoir que les femmes qui ont « renoncé à plaire », c’est suivre les balises posées par un certain féminisme qui privilégie la Différence – la même que chantait Maurice Chevalier, n’est-ce pas ? – et non l’égalité entre les sexes. Et voilà qui nous ramène à ce « libéralisme » qui vient de s’emparer des clés de la France, en la personne de cet anti-égalitaire déclaré, de celui qui a revendiqué haut et fort un jour sa stratégie de division ethnique: « les communautés, c’est moi » Oui, la haine de l’Autre, c’est leur meilleur atout. Espérons que notre résistance va prendre en compte cette dimension fondamentale de la bataille qui est devant nous… Sinon, on risque bien de la perdre…
NBurch

samedi, 22 septembre 2007

Notes d'anonyme de gauche : la marée brune

Contre la marée brune montante
QUE FAIRE ?

Je persiste et je signe : contre le consensus économiste qui prévaut à gauche et à l’extrême gauche, j’affirme que si trois pour cent de français parmi les 40% qui ont pour vivre moins de 1100 € par mois ont voté contre leurs intérêts de classe en faisant élire l’actuel locataire de l’Élysée, ce n’était pas pour signifier leur approbation des cadeaux fiscaux octroyés aux riches pour soi-disant relancer l’économie ; ni pour que les patrons soient encore plus libres de les exploiter et de les licencier à leur guise ; ni surtout parce que le programme de Ségolène Royal était trop à droite (le beau raisonnement que voilà !). Une part de misogynie « populaire » entre certes dans ce résultat, mais il est surtout dû à ce qu’une majorité de gens dans ce pays ne se perçoivent pas (plus) comme antiracistes. La fameuse lepénisation des esprits est allé bien au-delà de l’électorat Le Pen traditionnel, si j’en juge par des sondages récents indiquant que les trois quarts de la population seraient favorables aux quotas d’immigration, c’est-à-dire qu’ils perçoivent celle-ci comme une menace ! Ce gros mensonge des maux sociaux venus d’ailleurs nous ramène aux beaux jours du Péril jaune… voir même aux peurs qui inspirèrent ces Croisades chères à qui l’on sait. Aujourd’hui le mensonge a pris la forme de ce fameux « choc des civilisations » imaginé par le dénommé Huntington. À Paris, on s’en faisait les gorges chaudes il y a moins d’une décennie. Mais depuis qu’on nous gave et regave des images de la Grande Castration new-yorkaise et d’autres outrages terroristes, un nombre effarant de nos concitoyens l’ont avalé tout cru, ce mensonge.

Dans le cadre de nos travaux sur les téléfilms populaires français, G.N. et moi-même sommes tombés sur une oeuvrette parfaitement exemplaire de cette dérive. Il s’agit de « Villa mon rêve, » produit et diffusé en 2001, soit un an, rappelons-le, avant que Le Pen ne talonne Jacques Chirac aux élections présidentielles. Soit une famille de bobos convenablement anti-racistes (la fille sort avec un Noir, les parents mouchent les propos d’un beau-père anti-sémite) qui décide de quitter leur appartement parisien et des voisins trop bruyants pour s’installer en banlieue. Le pavillon mitoyen du leur ayant été racheté par la mairie pour y installer un employé municipal mal-logé, nos bobos seront ravis de voir arriver une famille nombreuse d’Africains sympathiques, à la bonne humeur contagieuse. Très vite, des relations amicales se nouent, mais presque aussi vite il s’avère que ces voisins sont bien plus bruyants, désordonnés et salissants que ceux qu’on a connus à Paris : musique tonitruante toute la nuit, jardin encombré de bric à brac, amis et famille étendue qui débarquent à profusion, etc. Après maintes péripéties ô combien drôles, n’est-ce pas ? la famille bobo obtiendra une indemnité conséquente de la mairie pour aller s’installer ailleurs. Ah, mais on restera copains, n’est-ce pas, comme le prouve l’accueil chaleureux que la famille noire reçoit en visite chez les bobos à la dernière séquence. En somme, ils sont bien sympas ces Africains à condition de garder leurs distances ! C’est un film qui prétend démystifier l’anti-racisme naïf de la bourgeoisie blanche éclairée, tout en prônant l’apartheid. C’est sans doute un exemple isolé. Mais, signé de trois collaborateurs réguliers de la télévision nationale, le réalisateur Didier Grousset et les scénaristes Allan Scoff et Philippe Bruneau, ce film est passé en prime time et a bénéficié d’une réception parfaitement anodine dans la presse, où personne, semble-t-il, ne s’en est scandalisé. Et voilà où nous en sommes.

Je voudrais inverser les priorités habituelles pour traiter du phénomène nauséabond qu’est ce racisme de plus en plus ordinaire. Aux hommes et femmes de gauche que nous sommes, celui-ci nous apparaît d’abord comme un outrage à notre sens moral : « En France », disions-nous volontiers il n’y a pas si longtemps, « le racisme, n’est pas une opinion, c’est un délit ». Cette conviction et la législation qui la traduit remonte à la Libération et à la découverte des camps de la mort. Ah, mais aujourd’hui ce « délit »-là est commis régulièrement et en toute impunité par des politiciens de gauche (Freîche : les harkis « sous-hommes » et l’équipe de France de foot « trop black ») ou de centre-droite (pour Corinne Lepage, il n’y aurait « pas de racisme en France »). Par des pseudo « grands intellectuels » aussi (le répugnant entretien accordé par Finkelkraut à Haaretz), et surtout… surtout, par ce monarque fraîchement plébiscité, dont le discours de Dakar est sans aucun doute un sommet du genre. On se souvient du scandale qu’a suscité naguère une phrase de Chirac, sur les « bruits et les odeurs », faisant semblant de compatir avec les petits blancs des cités. A Dakar pourtant, ce petit homme habilité à parler au nom de feue la République des Lumières, a voulu nous ramener à la pseudoscience d’un Gobineau, ce précurseur français du racisme nazi ! Silence assourdissant dans le Landernau… Silence surtout à gauche, hormis quelques bonnes âmes se fendant d’un Rebond dans Libé… Et c’est là que le bât blesse, car ce racisme rampant a bel et bien gagné les rangs de la gauche. Tout récemment, un responsable socialiste dont je n’ai pas retenu le nom, a cité, parmi les sujets sur lesquels, à son avis, le PS pouvait « travailler avec la majorité », la sécurité et l’immigration !

Certes des élus socialistes participent, à titre individuel à des opérations comme le parrainage des enfants scolarisés risquant l’expulsion, par exemple. Mais au niveau national, la prudence est de rigueur… Et a-t-on oublié que « l’affaire du foulard » , laquelle, après une première tentative de dramatisation, avait été ramenée à quelques conflits par-ci par-là, en train de se régler à l’amiable sur le terrain, a été sciemment relancée par Laurent Fabius au mois de juin 2003 ? Cette campagne honteuse, qui a abouti à une loi gratuite et inutile contre le port à l’école des signes extérieurs d’appartenance religieuse, a été perçue à juste titre par la plupart des musulmans de France comme une nouvelle brimade les visant. Son objectif réel ? Permettre à la droite « républicaine », tout comme la gauche de gouvernement, de damer le pion à Le Pen sans en avoir l’air, puisque légiférant au nom du si respectable principe de la laïcité. Cela a été assurément l’une des étapes décisives du « gangrénage » d’une certaine gauche par l’islamophobie… phénomène applaudi et encouragé, faut-il le rappeler, par tous les foyers sionistes à l’œuvre, dans et autour du PS.

Et dont l’influence se fait sentir dans la politique des deux poids deux mesures pratiquées de plus en plus par nos médias sur ces questions (évocatrice de celle de l’Occident tout entier vis-à-vis du conflit Israël-Palestine ) : les « propos anti-sémites », que ce soit, comme le plus souvent, des condamnations du sionisme de droite et de la politique israélienne (le procès absurde fait à d’Edgar Morin) ou, effectivement, des manifestations par-ci par-là du vieil antisémitisme fascisant, suscitent des tollés médiatiques, alors que les propos islamophobes valent surtout à leurs auteurs, comme à ce prof de philo raciste de Marseille, d’être traités en martyrs à protéger contre les menaces des barbares (qui parle jamais des menaces et sévices du Betar et autres Ligue de défense juive ?).

Or, si indignés moralement que nous puissions être, que nous devions être, devant cette sinistre dérive de l’opinion, flattée si lâchement donc par une partie de la gauche, c’est politiquement, au sens étroit, stratégique du mot, que le danger est le plus grave. Nous savons tous, nous autres, que le croque-mitaine de l’invasion étrangère est exactement cela. Cette « bataille homérique » contre la fameuse immigration clandestine n’a aucune justification objective, ni économique ni policière. Les immigrants, clandestins ou non, dans leur immense majorité, travaillent, ils ne se livrent ni à la mendicité, ni à des activités criminelles… sauf de travailler au noir pour des employeurs vraiment criminels, eux, qui tirent en toute impunité un avantage maximum de ces salariés si bon marché et si dociles… du fait même de leur statut précaire ! L’utilité de cette campagne-spectacle contre l’immigration clandestine – qui culmine aujourd’hui même avec une énième loi provocatrice – est donc essentiellement électoraliste. On caresse ce nouveau racisme dans le sens du poil. Et de fait, cette démagogie par les actes risque fort de constituer dans les années à venir l’arme absolue pour une droite extrême au pouvoir aujourd’hui et qui entend bien y rester demain et après-demain.... Car d’un côté, il y aura toujours des immigrés clandestins, et plus on rendra difficile l’immigration légale (c’est l’objectif du nouveau projet de loi) et plus il y en aura ! – notamment avec la désertification et misère aggravée de l’Afrique qui s’annonce. Et de l’autre côté, il y a l’importante population de Français « issus de l’immigration » comme on dit. Car il ne faut quand même pas oublier que c’est elle, par un amalgame insidieux, implicite, jamais formulé « officiellement » bien entendu, qui constitue la véritable cible du racisme montant. Racisme qui est, en dernière instance, une peur profonde de ce qu’on appelait naguère les classes dangereuses, la peur des ripostes plus ou moins spontanées des victimes d’un ordre social injuste. Or, cette population très jeune acceptera de moins en moins l’ostracisme généralisé, policier et autre, dont elle sera de plus en plus l’objet, car l’existence d’un Ministre de l’immigration de l’identité nationale dirigé par un fasciste avéré, à laquelle s’ajoutent les propos ouvertement racistes du nouveau monarque, vont fatalement libérer les comportements les plus nauséabonds. Et donc face aux provocations policières qui se poursuivent, nous allons vers d’autres novembre chauds, d’autres Gare du Nord, dont le pouvoir en place saura parfaitement tirer parti pour masquer une politique sociale et économique qui promet des régressions sans précédent… dont cette population sera la première à souffrir. On le voit, le cercle vicieux est multidimensionnel… Et il est d’autant plus dévastateur que « la gauche de gouvernement », elle, a parfaitement compris qu’électoralement parlant il vaut mieux ravaler ses indignations que de se dresser fermement contre la majorité du pays sur ce terrain-là, quitte à y « perdre son âme ».

Le silence des socialistes s’explique aussi, je crois, sur un autre plan, car il faut rappeler les raisons profondes de cette poussée de racisme sans précédent dans notre pays depuis les années trente. C’est ici que les théories du bouc émissaire, développées notamment par René Girard, doivent être évoquées. Lorsque d’importants secteurs d’une société souffrent – inégalités qui se creusent, déclin planifié des services publics et privés, perduration du chômage, multiplication des SDF – et qu’une « gauche de gouvernement », qui s’est montrée pendant quinze ans impuissante à endiguer ce mouvement, tient un discours fataliste, défaitiste (Hollande, au cours de la campagne présidentielle : « Je ne connais aucun mur capable de contenir le capitalisme »), qu’une gauche de la gauche se réfugie dans la pensée magique d’ « Il n’y qu’à », au mépris de la réalité des rapports de forces en France, en Europe et dans le monde – alors ceux qui souffrent, et même beaucoup de ceux qui voient surtout souffrir les autres, chercheront fatalement une cause de substitution à leurs malheurs. Le trotskyste belge Abraham Léon (La Conception matérialiste de la question juive, 1938) a été, je crois le premier à montrer qu’historiquement l’anti-sémitisme a été un anti-capitalisme détourné : les Juifs ayant été contraints par une aristocratie catholique à « se salir les mains » dans le commerce et la banque dès l’aube même du capitalisme (aucune autre sphère d’activité ne leur était ouverte), les déprédations du nouvel ordre socio-économique en gestation leur ont été imputées en tant que groupe ethnique et religieux. L’antisémitisme noir aux Etats-Unis procède des mêmes causes, les Noirs du ghetto ayant constaté que les propriétaires de leurs taudis à l’abandon, les commerçants de quartier qui exploitaient leur misère, étaient souvent juifs… En Europe aujourd’hui, devant l’apparente fatalité des régressions sociales, l’imaginaire « populaire » éprouve le besoin d’un coupable concret, identifiable, car les mécanismes économiques, le libéralisme, sont des abstractions lointaines. Alors aidé en cela bien entendu par une droite qui y a vu sa grande chance, cette désignation d’un bouc émissaire classique, l’étranger pauvre, noir ou basané, fut-il français depuis deux générations, allait de soi. Et indépendamment des manigances électoralistes de Mitterand, utilisant le vote Le Pen pour diviser la droite, le parti socialiste, en confortant ce sentiment d’impuissance devant le libéralisme déchaîné, porte une lourde responsabilité.

Et quant aux Verts… Certes des Verts de gauche (Martine Billard, Jacques Boutault, Gilles Lemaire) était présents à la manifestation devant l’Assemblée nationale mardi 18 septembre (début du débat sur le nouveau projet de loi) alors que le parti socialiste n’était pas présent en tant que tel. Mais au sein même des Verts j’ai vu les difficultés de se saisir de cet enjeu décisif : depuis cinq années que j’y milite, chaque AG voit pointer la velléité chez quelques blacks, quelques beurs, quelques autres encore, pour que le parti prenne des mesures contre le « plafond de verre » qui existe dans nos rangs, contre le malaise que ressentent visiblement les quelques nouveaux adhérents d’origine non-blanche, contre les difficultés surtout que nous avons à toucher les populations des cités. Et chaque fois, ces motions ont couru à l’échec, au nom, bien sûr de la fameuse « universalité républicaine », naguère mobilisée, on s’en souvient, contre la parité hommes-femmes. , Il y a quelques années, je me rappelle d’une motion du genre « Verts de toutes les couleurs » qui a reçu plus de 50% mais moins de 60%, et donc n’était pas adoptée selon nos statuts. C’est bien ce qui s’appelle botter en touche… Si j’ai bien compris, le départ de Stéphane Pocrain est lié à cette situation. Mais c’est quand une de mes anciennes élèves, que j’ai retrouvé dans nos rangs, parlant visiblement au nom de son groupe local, m’a sorti, en coulisses d’AG, une tirade contre les dangereux islamistes du dix-neuvième arrondissement (« Vous ne les connaissez pas ! »), que j’ai commencé à comprendre que le virus de l’islamophobie faisait des ravages aussi dans nos rangs… Dans mon propre groupe de Paris centre, une proposition que m’avait faite Alain Gresh de venir nous parler de ces questions s’est perdue dans les sables…

Alors que faire en effet ?

Car de toute évidence ce n’est plus en faisant honte aux racistes et crypto-racistes que l’on va faire reculer ce nouveau « racisme décomplexé », comme on l’appelle si joliment. Le Pen et ses émules ont préparé le terrain depuis quarante, cinquante ans, ils n’ont plus aujourd’hui qu’à se retirer sur la pointe des pieds et regarder pousser les fruits empoisonnés… surtout depuis que s’est cristallisée dans la folie meurtrière que l’on sait, la colère si justifiée du monde arabe, du tiers monde en général (en Amérique latine la Grande Castration a été applaudie dans les rues de certaines capitales).

Je n’ai pas de réponse, je n’en vois aucune. J’ai même tendance à penser que si cette autre folie qui s’appelle le libéralisme économique va infailliblement dans le mur et l’économie-monde avec, et même si au final les capitalistes les plus lucides parviennent à réinjecter un peu de bon sens dans tout cela, à « remettre la bête dans sa cage » comme j’aime à le dire, la crise elle-même qui les y incitera va certainement aggraver ces haines et ces peurs, accélérant cette spirale dont la droite politique sait si bien profiter, que la « gauche de gouvernement » refuse de voir et qu’une gauche de la gauche de plus en plus marginalisée est bien entendu impuissante à combattre… si ce n’est précisément à la marge (RESF, etc.) et avec des discours, des évènements, qui ne sauraient toucher que des bobos et quelques militants ouvriers convaincus d’avance. (Les dérisoires « votations citoyennes » en faveur de la certes indispensable participation des étrangers non-communautaires aux élections locales, en est un bon exemple : l’un des signes avant-coureurs de la catastrophe du 6 mai a été, lors de la dernière manifestation de la sorte, à l’automne 2006, la mobilisation, dans certaines communes de la banlieue parisienne, des adversaires de cette mesure, venus déposer dans les urnes jusqu’à 10% de « non », tranchant ainsi avec les scores « soviétiques » précédemment obtenus.)

Alors tout ce que j’en dis, c’est que c’est ce grave phénomène que doit affronter dès aujourd’hui, toutes affaires cessantes, toute tentative sérieuse de rénovation de la gauche dans notre pays et en Europe. Car il faut surtout refuser cette esquive typiquement « marxiste », illustrée par la fameuse réponse de Lénine à Vanessa Armand qui lui parlait des problèmes des femmes : « Vous avez raison, mais c’est trop tôt pour en parler. » Dire que ces problèmes se résoudront « après la révolution », c à d. quand la répartition des richesses sera plus juste, le chômage « vaincu », la démocratie réelle enfin établie… Non, non et non ! Parce que ce racisme qui enfle, qui enfle… en maintenant au pouvoir une droite démagogique et « populiste », laquelle sait parfaitement s’en servir, risque fort de nous empêcher pendant si longtemps de s’attaquer à la « question sociale » en France et en Europe que le pire sera arrivé bien avant…
NBurch

mercredi, 13 juin 2007

Note d'anonyme de gauche

Femmes, féminisme et le renouveau de la gauche française.

"Il faut tenir les deux bouts de la chaîne".

Combien de fois n´ai-je entendu cette phrase au sein du PCF il y a vingt-cinq ans !
Elle m´a profondément marqué, elle nous disait qu´il fallait apprendre à agir politiquement dans la pleine conscience des contradictions, lesquelles fondent toute vie en société. Ce précepte, le PCF l´a oublié aujourd´hui, ce qui contribue à expliquer une déshérence sans doute définitive...

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Mais quels sont donc de nos jours les "deux bouts de la chaîne" en politique... ?
Ils se résument, je crois, à deux constats à la fois irréfutables et parfaitement irréconciliables :

a) grâce surtout à l´implosion du camp socialiste, mais aussi à un long travail idéologique de captation des esprits, les classes capitalistes sont enfin en train de réaliser l´essence de leur système, à savoir l´accumulation aveugle et illimitée comme objectif en soi. Ce faisant, elles entraînent la planète et tous ses habitants vers des catastrophes difficilement imaginables (productivisme destructeur de l´environnement et dérégulateur du climat, écart toujours plus grand entre riches et pauvres).

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Alors qu´est-ce qu´on attend pour faire la révolution ? Devant une réalité aussi aveuglante, elle ne peut qu´être pour demain !

b) Mais c´est qu'en face, ce mouvement fatal est puissamment étayé, en Europe tout particulièrement, par un rapport de forces écrasant en faveur du capital financier et de ses auxiliaires politiques de toute couleur : asservissement des médias, pensée unique des grandes écoles, dogmatisme chevillé au corps des technocrates de Bruxelles, il n´y a plus guère en Europe de lieu de pouvoir où ne règne sans partage les idées de la droite.

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Or, cette contradiction entre les souffrances odieuses des uns et le pouvoir implacable des autres est paralysante, c´est pourquoi aucun discours politique ne les met face à face : aujourd´hui, la pensée dialectique est comme oubliée.

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Dans notre pays, par exemple, il existe encore d´importantes forces politiques et syndicales ancrées dans une tradition de gauche. Le malheur veut que les unes,impuissantes, ne se revendiquent que des souffrances et ignorent superbement cette implacabilité trop déprimante, tandis que les autres, potentiellement plus puissantes, ne voient comme sujet de cette implacabilité que des forces historiques impersonnelles, abstraites, auxquelles elles feignent de trouver des vertus, tout en plaignant les victimes, bien sûr. Mais ni la gauche de la gauche ni les sociaux-démocrates ne se sont montrés capables jusqu´ici de reconnaître la centralité de cette contradiction entre l´insupportable et l´implacable, contradiction /pour l´instant indépassable/, ni a fortiori de bâtir une stratégie à partir de cette reconnaissance.

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"La gauche de la gauche", depuis José Bové et Alter Ecolo jusqu´aux principales sectes trotskistes en passant par le PCF, reconnaît, analyse, dénonce avec lucidité les conséquences actuelles et à venir de l´hégémonie d´une idéologie si cruelle pour la planète et pour le plus grand nombre de ses habitants. Ce qui est assurément en phase avec l´opinion des Français, aujourd´hui le peuple au monde qui a la plus mauvaise opinion du capitalisme, selon une récente étude de l´Université de Maryland (É.-U.).

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C´est une exception française dont il faut se féliciter, fruit à la fois des rudes régressions sociales en cours, et d´une très ancienne culture politique, républicaine et frondeuse. Tant sont évidents pour tous les dégâts sociaux et écologiques dus à cet emballement de la machine à accumuler, que "la gauche de la gauche" s´étonne (feint de s´étonner ?) de l´inaudibilité de ce message qu´elle assène depuis des lustres : à savoir que la seule volonté politique d´une gauche enfin volontaire arrivé au pouvoir en France suffirait pour remettre la bête dans sa cage, prendre l´argent où il est renationaliser les grands services publics, etc.

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Son discours est encore et toujours d´essence économiste, axé à peu près exclusivement sur la question du modèle économique et social. Mais cela même pose problème.Car l´immense majorité de ceux qui souffrent et qui voudraient de tout coeur que ça change, voit bien que dans l´état actuel du rapport de forces entre capital et travail en France, en Europe et dans le monde, ce "débat" sur le modèle économique est gelé pour longtemps, et que si un jour on sera sûrement obligé de changer de modèle, celui-ci, dans nos élections actuelles et à venir, /n´est pas en jeu/.

 
En d´autres termes, cet électorat-là, celui qui prend de plein fouet cette mue sinistre du capitalisme, sait que la chaîne a deux bouts. Car concernant la situation actuelle du monde, les analyses d´un Roccard ou d´un DSK sont exactes. Eux ont mesuré le rapport de forces et ont vu qu´il est aujourd´hui immuable (Rocard dans le Monde il y a quelques années : Le capitalisme a gagné, camarades").

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Prenons l´Europe réellement existante (celle que dirige le capital financier et non celle que les éléphants prétendent appeler de leurs voeux pieux) : même si par miracle les fameuses directives émanaient dès demain d´un parlement européen souverain, ceux-ci continueraient de traduire fidèlement le "libéralisme"si mal nommé des technocrates-idéologues, car à peu près partout sur le continent, les auxiliaires politiques du grand capital sont au pouvoir.

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Chez les sociaux-libéraux convaincus, le constat résigné de cet échec est mi-cynique, mi-optimiste, puisqu´ils laissent entendre qu´en fin de compte le système est bénéfique, que "ça ira mieux un jour" que la fameuse "main invisible" fera son oeuvre !

C´est évidemment l'un des articles de foi des libéraux de tout poil.Cependant, si la base sociale du PS a changé, est devenue plus middle-class, ces couches-là sont loin d´être toujours convaincues des bienfaits du libéralisme, notamment sur le plan écologique. Au niveau
des éléphants, en revanche, autant par la fatigue de l´âge que par simple intérêt de classe, on entérine les thèses libérales et ce mensonge qui voudrait qu´elles énoncent un ordre économique "naturel", purement mathématique, objectivement "vrai", que les souffrances qu´elles imposent sont regrettables, peut-être temporaires, mais en tout cas inévitables ("le capitalisme a gagné"). Certes ces sociaux-libéraux jurent de faire ce qu´ils peuvent pour soulager un peu les dites souffrances, mais sur le fond cette "gauche"-là refuse,elle, de tenir le premier bout de la chaîne, elle refuse de privilégier les souffrances face à l´implacabilité de "l´Histoire". On a raison de dire qu´en arguant sans cesse du caractère irréversible de l´évolution en cours pour justifier de toutes ses carences, le PS a renforcé la croyance populaire en le caractère actuellement immuable du rapport de forces. Mais il ne s´agit pas là d´un simple produit de la poltronnerie social-démocrate, il s´agit d´une réalité.

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Le désarroi politique qui provient de ce partage de la gauche française entre deux visions monoculaires - ou plutôt deux cécités symétriques - vient de nous donner le gouvernement le plus dangereusement réactionnaire que le pays a connu depuis la Libération.

Je résume : si un discours qui privilégie la question du modèle socio-économique, à savoir celui de l´extrême gauche, y compris dans ses composants écologistes, est resté largement inaudible pour les couches qui souffrent le plus du capitalisme sauvage, ce n´est pas seulement au nom du vote utile. C´est parce que ces couches, à leurs différentes façons, voient bien que derrière l´horreur des souffrances quotidiennes, se profile l´ombre de forces hors d´atteinte, bénéficiant d´une parfaite impunité.

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Elles savent que chacune de ces descriptions de la situation actuelle est juste.Elles voient aussi que si l´une est le fait d´organisations qui se rangent résolument et sincèrement à leurs côtés, celles-ci sont bien incapables de prendre le pouvoir là où ça compte. Et elles voient que l´autre description est proposée par une organisation appartenant à une tradition de gauche, celle-ci semble être passée objectivement du côté des forces obscures, puisque se déclarant
impuissante devant elles (Holland : "Je ne connais aucun mur capable de contenir le capitalisme"). La crédibilité de toute la gauche en a doublement pâti.

Cependant, à mon sens, la récente élection présidentielle, si catastrophique a bien des égards, a vu émerger le potentiel d´un dépassement de cette paralysie.

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Quel est le groupe humain le mieux à même de tenir les deux bouts de la chaîne, et bien plus s´il le faut, à regarder les nuances d´une relation avec un oeil pour la complexité, les contradictions ? La réponse que j´apporte sans la moindre hésitation à cette question affère à un corps de pensée hautement élaboré dans bien d´autres pays mais encore relativement étranger à notre culture. C´est une lacune préjudiciable entre toutes.


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On s´est beaucoup gaussée dans les rédactions et dans tous les états-majors politiques (où l´hégémonie des hommes et de leurs façons de penser est parfaitement intacte) de cette "illusion saugrenue" selon laquelle Ségolène Royal étant une femme, elle serait mieux à même qu´un homme de conduire enfin "le changement" dans ce pays.

Certes, quiconque se hasarderait sur ce terrain en s´appuyant sur la seule différence biologique mériterait pleinement ces moqueries. Mais il faut dépasser l´opposition simpliste entre essentialisme et "tout culturel" : la différence homme/femme telle qu´elle s´est construite socialement au cours des siècles, si elle découle certes en dernière analyse du rôle des femmes dans la reproduction de l´espèce, est lié à un long processus historique, comportant l´infériorisation sociale des femmes et leur enfermement dans les domaines affectifs, maternants, familiaux.

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La question est vaste et complexe, je ne peux donner ici que quelques indications. D´une part, le rôle historique des femmes dans la famille, dans l´éducation des enfants, dans le maternage des hommes, affrontés, eux, aux duretés du monde économique (et violent), ont fait des femmes les meilleures médiatrices, les meilleurs instruments de réconciliation et de bonne entente entre les divers membres d´une famille. Elles ont
appris l´art de l´empathie simultanée avec différents points de vue conflictuels, elles ont appris à voir les situations et les disputes de différents côtés, elles sont expertes dans l´art du compromis le plus favorable pour tous : parents/enfants, frères/soeurs, etc. Ce qui n´a rien à voir avec la socialisation des hommes.

 

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La psychologie de la petite enfance fournit des indications complémentaires quant à la phylogenèse de ces aptitudes. Suite à « la blessure oedipienne » (la brutale obligation de se désidentifier d´avec la mère, de se contre-identifier avec le père), "le petit mâle aura beaucoup plus de difficulté que sa soeur à répondre à des manifestations d´affection, sa capacité d´empathie est amoindrie. Il aura tendance à voir ces aspects du monde ayant un caractère incontestablement émotionnel en noir et blanc, soit paradis terrestre, soit objet d´un dégoût innommable. Il aura du mal aussi à gérer des sentiments conflictuels, à déceler les nuances de gris entre noir et blanc et à comprendre qu´un gris est souvent un mélange de noirs et de blancs." (Hudson & Jacot, d´apr. Greenson).

L´expérience de la petite fille est tout autre : échappant à la blessure oedipienne, ses premières années seront vécues dans l´intimité de la femme qu´elle sera un jour, et il en résulte au contraire une plus grande capacité d´empathie et une plus grande sensibilité aux nuances dans le ressentir et le relationnel.

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Bon nombre de ceux et celles qui se sont moqués ouvertement de cette idée qu´une « bonne femme » aurait des qualités particulières en politique, arguaient souvent aussi, plus ou moins implicitement, que la politique étant le domaine masculin par excellence, et la présidence étant le sommet du monde politique, une femme n´était pas faite pour le rôle. Les principales accusations lancées contre elle déguisaient à peine cette misogynie. C´est bien la première fois dans l´histoire de la Cinquième république que l´accusation d´incompétence est lancée contre un candidat à la présidentielle. A ce niveau-là, la compétence d´un homme politique /va sans dire/. Et pourtant, un certain Chirac est compétent en quoi, sauf à gagner les élections ?

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Et quant au fameux « autoritarisme » de Mme Royal...La belle affaire ! Quel homme politique n´est pas autoritaire ? Et qui songerait à reprocher à des femmes politiques masculinisées (Aubry, Aillot-Marie) leur autoritarisme ? Ah, mais chez une belle femme, donc « faite pour l´amour », cela choque... Une lecture attentive de la presse montre à quel point la féminité de Royal était source de doutes et de ressentiments. Mais ce que ce déluge misogyne voulait masquer était que Ségolène Royale n´est pas seulement une femme séduisante mère de famille, elle est une femme de gauche avec une longue expérience de terrain, et elle est une féministe revendiquée, ce qui n´est pas si courant en France, c´est le moins qu´on puisse dire.



Notons en passant que le fait pour cette féministe de se soucier avant tout des souffrances des femmes pauvres, privilégiant, par exemple, les violences conjugales et les problèmes de garde, lui a valu l´inqualifiable hostilité d´intellos féministes chics, lesquelles, par aveuglement de classe, voudraient voir les femmes de toute condition sociale logées à la même enseigne sous l´oppression patriarcale : pour une féministe "conséquente", les différences de classe non-èpertinentes.

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Or, une pensée et une pratique féministe que l´on peut qualifier de matérialistes ont su traduire en termes politiques cette socialisation historique des femmes et les capacités spécifiques qui en découlent. Elles sont peu à peu en passe de modifier la perception même de l´action politique dans toutes nos sociétés. Je tiens déjà pour un pas en avant important que malgré la faiblesse du mouvement féministe en France, 47% de l´électorat, avec sans doute différents degrés d´enthousiasme, ait pu votre pour Ségolène Royal. Ait pu comprendre, plus ou moins clairement, qu´une femme de gauche, et qui en tant que féministe privilégie les problèmes des femmes ordinaires, pauvres, ("populiste" s´est-on écrié pour l´enfoncer), ferait une incontestable différence en entrant à l´Elysée. Et qu´encore aujourd´hui une large majorité de "sympathisants de gauche" considère Ségolène Royal, malgré sa défaite,comme la personnalité qui incarne le mieux les valeurs de gauche en France.

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Le programme de Nicolas Sarkozy, fort de l´appui des puissances que l´on sait, est d´une cohérence inattaquable. C´est qu´il est fondé sur la mise en oeuvre systématique de toutes les conséquences que les «révolutionnaires de droite » tirent du monstrueux postulat de la «guerre de tous contre tous » et de ses innombrables déclinaisons sémantiques : de "l'égoïsme comme moteur de l´histoire" (Ayn Rand) à la "méritocratie" sarkozyenne, du social darwinsme de Herbert Spencer à "a précarité, c´est la vie" de Laurence Parisot, la liste est longue. Il s´agit là de /fausses évidences phalliques/, qui n´ont pas plus besoin de justification que la prééminence historique des hommes dans tous les aspects de la vie publique. Dogmatique, obsessionnel, arrogant, violent à ses heures, l´actuel locataire de l´Elysée respire la virilité la plus crue... et s´en enorgueillit.

Soulignons d´ailleurs que ce rejeton du fascisme hongrois de l´entre-deux-guerres, cet adepte des idées « anti-Lumières » (cf. Lev Sternhell) de la Heritage Foundation, ce plagiaire de Le Pen et de De Villiers, tient parfaitement les deux bouts de sa chaîne. S´il veut livrer les faibles au marché prédateur, il sait que nous sommes en France et que les faibles peuvent parfois se rebiffer.

Donc tout en se préparant à asphyxier les services publics au coeur de notre modèle
social, d´abolir autant que faire se peut les protections de ceux qui n´ont à vendre que leur force de travail, il doit affûter les organes de répression - les différentes polices, certes, mais aussi les églises.

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Cet admirateur des croisades et des conquêtes coloniales (qualifiés un jour de « rêves de civilisation » !) connaît bien la complémentarité du glaive et du goupillon, stratégie dont il entend tirer pour lui et pour sa classe un double profit : le repli identitaire des musulmans bafoués pourra ranimer chez les « Français de souche » la foi catholique qui est celle de ce monarque dévot, tandis que la violence réactionnelle des opprimés, des discriminés, aiguisera la grand peur des bien-pensants, si profitable électoralement.

En face, le pacte de Segolène Royal a été jugé "catastrophique" par le monoculaire Yves Salesse. Certes ce programme n´avait pas, ne pouvait pas avoir la cohérence interne du programme sarkozien, porté qu´il est par le poids immense du rouleau compresseur - ni celle du programme de Marie-Georges Buffet, d´ailleurs, porté par le souvenir de victoires lointaines et les habitudes d´un parti sclérosé.

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Celui de Ségolène Royal était certes un "catalogue", ainsi qu´on le dénigrait souvent,
improvisé à l´écoute des gens, dans une recherche pragmatique et non doctrinale des failles dans la carapace du monstre. Improvisations parfois entachées d´impairs comme le drapeau de Marseille, aussitôt magnifiés hors de toute proportion par des médias à la botte (et aussi par la gauche de la gauche). Mais c´est le caricaturer absolument que de prétendre qu´il s´agissait d´un programme libéral au sens de toujours plus de liberté pour les gros, toujours plus de contraintes pour les petits - y compris pour les petites entreprises. De telles critiques étaient de mauvaise foi. Rappelons que chaque fois que Mme Royal évoquait les difficultés des /patrons/ des PME et la nécessité de les aider en tant que créateurs d´emplois, on se récriait à gauche : c´était le mot tabou !

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Comme on s´est récrié, y compris dans son propre parti, lorsqu´elle a critiqué les insuffisances des 35 heures - qui sont pourtant de notoriété publique depuis des années !

Déterminées en partie certes par le soupçon qui pèse avec raison sur les arrière-pensées résignées du PS, ces critiques-là et d´autres étaient pourtant si manifestement à côté de la plaque que pour ma part j´y voie d´autres
motivations. La volonté qu´avait la candidate d´infléchir fiscalement la politique financière des entreprises aurait pu constituer un frein significatif au rouleau compresseur - car, en effet, aujourd´hui le rapport des forces est tel que freiner l´action de ces "force aveugles "est la plus belle ambition socio-économique que l´on puisse avoir.

D´ailleurs on peut être certain que beaucoup de ses "modestes" propositions (comme celle de maintenir notre production énergétique dans le service public) allaient rencontrer une forte résistance à Bruxelles et ailleurs.
Sa détermination allait être mise à rude épreuve mais je suis de ceux et de celles qui pensent qu´elle est réelle. 831fad64713e2cfe783c6b26a16dd558.jpg

 

 

 

 

 

 

Or, j´affirme que c´est cette conscience populaire du caractère incomplet de la vision de chacune des deux gauches, et le pressentiment plus ou moins net que par sa démarche politique comme par son programme "populiste", une femme comme celle-là serait à même de tenir enfin les deux bouts, qui ont valu à Ségolène Royal son... presque-succès.

Et que c´est cette même capacité féminine d´empathie polyvalente qui l´a conduite à privilégier des questions de méthode (les rencontres à travers la France) ou des propositions de contrôle populaire. Relevons l´indignation si louche de DSK à la télévision devant la très raisonnable idée de comites populaires pour veiller sur le comportement des députés.

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Son hostilité ce soir-là était annonciatrice de toute cette campagne de dénigrement au sein du propre parti de la candidate, campagne que les sympathisants de gauche tiennent aujourd´hui pour principale responsable de la défaite. Ségolène Royal est un électron libre ainsi qu´elle ne cessait de le répéter, elle n´a jamais été intégrée à l´appareil parisien et aux jeux de tendances, et depuis six mois elle a semé une zizanie telle parmi ces hommes si attachés à leurs pouvoirs qu´ils étaient prêts à perdre une élection - la plus importante depuis la guerre ! - plutôt que de voir cette femme dangereuse -dangereuse parce qu´elle risquait d´échapper à leur contrôle - accéder au mandat suprême.

J´affirme aussi que cette élection n´a pas été perdue sur la question du modèle socio-économique. Je récuse l´idée que les couches populaires se seraient converties au libéralisme parce qu´elles répondent majoritairement "oui" à des questions du genre" Pensez-vous que les entreprises devraient être plus libres" ? Quelles entreprises ? Et libres pour faire quoi ?

Non, ce sont la misogynie et/ou le racisme qui ont fait que suffisamment de pauvres ont voté contre leurs intérêts de classe pour assurer l´élection de Nabot Premier.

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Qui ne comprend que le tremblement de terre des banlieues (et sa "réplique" un an plus tard,
cette l´émeute cyniquement provoquée par des flics zélés à la gare du Nord) ont fait déborder le racisme qui couve en France depuis le rapatriement des pieds-noirs dans ce sud-est berceau du FN (cf. Benjamin Stora) ?

Et quelle femme ne sait, en son for intérieur, quels soupçons pèsent encore sur son sexe dans ce beau pays de France ?

Mais il est une autre vérité moins partagée, et que je ne puis que mentionner ici, à savoir que racisme et misogynie sont deux haines intimement liées.

Il n´est que de lire les écrits des futurs nazis des années vingt, le /Mein Kampf/ de Hitler compris, pour comprendre que la haine que ces hommes vouent aux femmes et aux Juifs est la même. Tout effort pour purger notre société de ces poisons devra passer, entre autres, par la reconnaissance de ce lien profond...

Et maintenant que fera Ségolène Royal ? Car on l´aura compris, c´est là pour moi la principale question et non pas "que deviendra le PS ?" ni même la gauche de la gauche parviendra-t-elle à se rassembler ?"

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Ségolène Royal et les hommes et les femmes qui l´entourent et qui ont compris sa démarche, entendent la poursuivre. Vont-ils parvenir à prendre la direction du parti socialiste, ainsi qu´on leur en prête l´intention ?
Je doute beaucoup pour ma part qu´ils y parviennent, car il y a la haine à peine rationnelle des éléphants, et au-delà, la misogynie de tant d´hommes et de femmes de notre pays - oserais-je dire surtout à gauche ?
(D´ailleurs, d´un certain point de vue les Cassandres qui avaient prévu sa défaite avaient mieux mesuré l´étendue de la misogynie en France que ceux et celles qui ont voulu cette candidature).

Alternativement, peut-être vont-ils emprunter une page aux Allemands, quitter le PS pour créer un parti plus moderne, avec une direction plus ouverte aux femmes.

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Un tel parti pourrait attirer des hommes et des femmes de toutes les organisations de gauche et notamment des Verts, où la conflictualité aiguë entre tendances peut sans doute s´analyser en termes de ce "paradoxe de la chaîne" que j´ai voulu esquisser ici. Un tel parti serait à même de prendre beaucoup mieux en compte les enjeux de l´écologie politique (auxquelles Royal, comme beaucoup de femmes, s´est montrée très sensible). Sans doute mieux à même aussi de mener plus vigoureusement le combat contre le racisme et pour l´extension de la citoyenneté républicaine à tous les composants ethniques de la société

C´est là de toute évidence le combat le plus important à mener en France aujourd´hui. Et sur ce front-là, le rapport de forces nous est plus favorable, comme en témoigne l´expérience du Réseau Education sans Frontières.

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Réseau, ne l'oublions pas, issu essentiellement des couches moyennes instruites - grosso modo, les fameux "bobos" - qui ont imposé aux éléphants si réticents une femme candidate à l´office suprême. C´est dans ces couches que se situent incontestablement aujourd´hui les forces pouvant donner une impulsion nouvelle à la résistance. Et au-delà d´elles, on peut déjà se réjouir que ce choix d´une candidate féministe à la magistrature suprême a été entériné par une majorité de pauvres, de jeunes et de citadins de ce pays(1) .

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Malgré la noirceur de l'heure, malgré la présence sans précédent d´un facho-raciste pur sucre au conseil des ministres de la République, malgré le parlement "bleu horizon qui s´annonce" cet événement a peut-être ouvert une brèche vers un autre avenir...

1) On m´objectera qu'une majorité de femmes ont voté Sarkozy. La faiblesse du féminisme dans ce pays a pour conséquence qu´encore aujourd´hui beaucoup de femmes intériorisent la notion de l´infériorité de leur sexe. Une femme du peuple déclarait ainsi à un journaliste : "On va quand même pas élire une bonne femme présidente !"

 

(illustrations de Loubi)

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NBurch

samedi, 12 mai 2007

En France, lâcher la main de Papa, ça fiche la frousse !

C’est le philosophe marxiste Ernst Bloch, examinant la montée du nazisme en Allemagne, qui a forgé le concept sociologique de "non synchronicité". C’est le sentiment qu’éprouve des individus et des groupes d’individus, de vivre dans un temps différent d’autres membres du corps social. Depuis une vingtaine d’années, la persistance d’un important électorat lepéniste attestait déjà la reparution de ce phénomène.  Or, les « non-synchrone »  viennent d’emporter une victoire, aussi effroyable à terme peut-être que celle que leurs « ancêtres » allemands emportèrent en 1932.

D’un côté donc ceux qui vivent avec leur temps, en ce sens où c’est le temps des valeurs de 68, perçues comme des acquis définitifs, et qui prônent la solidarité internationale, la mixité des races, des ethnies, des cultures et qui par exemple soutiennent les actions RES, qui prônent l’égalité homme/femme et attribue aux femmes des qualités supérieures en bien de domaines et qui peuvent, par exemple vouloir pour candidate à l’élection présidentielle une femme et adhérer massivement au Parti socialiste pour l’obtenir… Ce temps relève en partie de ce que l’on dénomme la post-modernité. C’est en tout cas un temps qui se nourrit effectivement des valeurs de ce mai 68, et à travers elle celles de 89, l’une et l’autre tant vilipendées par les néo-cons étasuniens et leurs émules chez nous… dont le premier vient d’embobiner une majorité de français.

En face donc le « camp » des non-synchronisés ; certains voient la faute des malheurs de tant de gens à la fois dans le chômage et dans la délinquance (et les désordres  du type « gare du nord »), sans voir que les désordres et la délinquance viennent du chômage et que chômage-précarité-bas salaires et le grignotage des protections sociales,etc. viennent précisément de ce dogme libéral défendu aveuglement par celui qui a patadoxalement la faveur de non-syncronisés (à l’époque du « Non » à 55%, Sarkozy avait a faveur de 60% de l’électorat ! Voilà bien une contradiction typique de la non-synchronicité, et que le discours sarkozien flate sans cesse avec ses paradoxes (cf. article d’Eric Fassin dans le Monde. Nous avons affaire à une peur des classes dangereuses devenues aujourd’hui doublement haïes et craintes pour leur statut économique comme pour la couleur de leur peau. Cette association opportune pour les capitalistes parce qu’il permet une division pérenne entre les différents groupes gagne-petits est au cœur même de la domination sans partage du grand capital aux U$A, où les vagues successives de travailleurs ont toujours été l’Autre ethnique, facilement dressés contre ceux qui étaient « déjà là. ». Il s’agit de sentiments profonds et irrationnels qui ne sont pas susceptibles d’être infléchis par  des réfutations rationnelles, qui n’entraîne pas à l’analyse, si rudimentaire qu’elle soit…  Le 21 avril avait montré jusqu’où était monté le nombre de non-synchronisés malgré le tabou Le Pen. Ce tabou levé, leur défoulement nous donne le 6 mai 2007.

Certes, au-dessus de ces deux groupes et n’appartenant sans doute ni à l’un ni à l’autre, il y a les inconditionnels du libre-échange et du (beaucoup) moins d’Etat, que l’on salit du beau nom de libérax en le leur attribuant. Le nouveau président en fait partie, lui et ses co-conspirateurs (depuis la Trilatérale, pour faire court) surfent sur la non-synchronicité des autres. Ce libéralisme-là fait le lit de toutes les tyrannies, comme nous n’allons pas manquer de le voir. Va s’aggraver le cercle vicieux auquel nous assistons depuis un mouvement : le libre-échange, la concurrence sans distortion, etc. etc. aggravent les conflits sociaux, ethniques, etc. et fait le lit d’un autoritarisme applaudi par de plus en plus de gens ordinaires… lequel autoritarisme à son tour aggrave les conflits au lieu de les apaiser, ce qui renforce la peur de beaucoup, et ainsi de suite.

Mais si ces responsables politiques de droite, avides de pouvoir, partagent sans doute sincèrement dans une certaine mesure le sentiment de non-synchronicité (l’avortement, la religion, les valeurs soixante-huitards) d’autres y adhèrent plus inconsciemment et de façon à coup sûr plus inquiétante encore pour l’avenir. Je pense tout spécialement ici aux dirigeants (surtout des hommes, mais pas seulement) du parti socialiste, qui, de notoriété publique, ont très mal vécu la désignation d’une femme candidate par une masse de bobos affluée à la dernière minute sous prétexte de démocratie, et qui a sincèrement cru le moment venu de lancer une femme dans ce jeu de quilles (c’est le cas de le dire) qu’est la politique en France et dans les pays latins. Et d’un certain point de vue le conflit entre le synchrone et le non-synchrone s’est joué à plein au niveau des rapports sociaux de sexe à l’intérieur même de la gauche et du parti sicialiste, et a sans doute été décisif dans la défaite de Ségolène Royal (quiconque a vu à la télévision l’accolade « entre hommes » que donna ce misogyne notoire qu’est Michel Chérasse au futur occupant de l’Elysée, en a vu comme un condensé).

Tout le discours sur l’incompétence de cette femme (des femmes, sous-entendu) dans des domaines « vraiment masculins » comme l’économie ("les maths, voyons !"- comme si l’économie n’était pas d’abord une question politique, ce que Ségolène a souvent dit très clairement, contre le dogme libéral qui y voit comme une force naturelle, obéissant à des lois immuables) et la politique étrangère : comment ne pas comprendre le désarroi intime de tous ces costume-carvates face à un corps fait avant tout pour l’amour, n’est-ce pas ? Les thèmes misogynes, devenus un peu gênants quand même de nos jours, ont été systématiquement recyclés par la presse en arguments « objectifs », ont été souvent repris par la gauche de la gauche sous une forme "strictement politique" et étaient devenus méconnaissables pour beaucoup. Mais il n’est que de se rappeler cet éditorial de Politis où Denis Sieffert feint de croire que Royal, interrogée sur les grotesques déclarations de son adversaire sur le rapport entre gènes et comportements anti-sociaux et ayant répondu avec une ironie évidente qu’elle laisserait les généticiens répondre à sa place, aurait botté en touche, qu’elle n’avait  rien à dire sur le sujet. On retrouverait des dizaines de déformations semblables, où un procès en  pusillanimité sociale-libérale fait à tout candidat socialiste possible par la "vraie gauche" (procès non sans fondement, certes, mais inutile et contre-productif dans le rapport de forces actuel) se glisse dans la matrice su banale de la misogynie. Or, ces accusations d’être trop à droite viennent de la gauche, et sonnent bizarrement dans la bouche de la droite, mais elles ont été  habillement exploitées par des médias qui ont roulé comme un seul homme (c’est le cas de le dire) ppour l’heureux élu pour Sarkozy). Soit dit en passant : s’il est peu probable que le pacte de Ségolène Royal, même appliqué en son intégralité malgré des conflits inévitables avec les technocrates si idéologisés de Bruxelles, rappelons-le, aurait fait mieux que ralentir le roulée compresseur néo-libéralo-conservateur, il aurait au moins fait cela, en attendant l’implosion du sysètme.... Mais elle a quand même donné un formidable coup de pied dans la fourmilière politique, et notamment celle du Parti socialiste : rappelons les cris d’orfraie des costumes-cravates de la rue Solférino quand elle a proposé de créer des comités citoyens pour contrôler les parlementaires, qui en auraient plutôt bien besoin, mais rappelons aussi l’hostilité de tout un féminisme bourgeois face, en fait, au souci prioritaire qu’elle manifestait envers les souffrances des femmes pauvres, des femmes ordinaires avec des problèmes de gardes d’enfant, par exemple (que n’a -t-on ironisé sur son projet de structure d’accueil entre la crèche et la maternelle, sa loi sur les violences conjugales !)

"En France" a-t-on écrit "lâcher la main de papa, ça fiche la frousse". Et voilà un trait qui caractérise bien cet archaïsme rétrograde auquel s’attache le sentiment de non-synchronicité, dont le sujet reste farouchement attaché à la férule du patriarcat. Certes, cela ne fiche pas la frousse à tout le monde, heureusement, et il y a de l’espoir pour un avenir plus ou moins lointain, sans doute.  Mais pour bien des années le 6 mai 2007 restera comme une mise en garde contre la tentation du féminin en politique.
Et ce qui est sûr, c’est que pour le moment, afficher sa "virilité" (il a beau être petit, il bat sa femme : quoi de plus virile !), sa nostalgie nationaliste, chrétienne et « occidentale » - les croisades et la conquête de l’Algérie manifestaient "un rêve de civilisation") - afficher (de manière à peine déguisée) un racisme eugéniste nauséabonde, tout cela peut suffire pour faire passer une idéologie économique dont les conséquences seront pourtant néfastes pour la majorité de ceux qui auront voté pour lui.
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Dimanche soir

Voilà deux jours que les hélicoptères tournent au-dessus de nos têtes… Et voilà qui augure bien du quinquennat (?) à venir…

L’un des grands mystères de la semaine écoulée: pourquoi Ségolène a manifestement convenu avec le monstre et les journalistes en face que l’on n’évoquerait aucun des thèmes où ce nouveau monarque mord allègrement le trait de la République – identité nationale, xénophobie, enfin tout l’espace Le Pen de son discours. Mon hypothèse est que le Fou a exigé cela sous peine de ne pas participer, car lui avait beaucoup moins besoin de ce débat qu’elle. Et elle avait compris sans doute que ce n’est pas sur cela que l’on allait faire bouger les indécis, car soit on est on est (plus ou moins) raciste, l’on est carrément anti-raciste, on n’est pas entre les deux, les indécis sont sans doute effectivement ceux qui comparent les programmes économiques. Mais qui peut croire que c’est sur cela qu’elle a perdu - et les gauchistes et assimilés qui diront qu’elle aura perdu parce que son programme était trop à droite me font rire aux éclats. Avec le programme de José ou Marie-Georges, elle aurait fait combien ? 15% ? Ç’aurait été un miraculeux… Vous me direz que dans ce cas, Bayrou serait président, allié avec le PS, ce qui eut été infiniment mieux que de se trouver au fond du puits comme aujourd’hui…

Cette élection est la suite logique du 21 avril, mais non dans le sens que l’on dit si souvent – le PS payant, une fois de plus, sa timidité, mais dans le sens que la droite sarkozienne, succursale locale de the Heritage Foundation et de la droite au pouvoir dans le parti Républicain etg pour un temps encore à Washington, ce qui n’est pas l’aspect le moins inquiétant de la nouvelle donne, a pu légitimer l’essentiel du discours de celui qui est arrivé en 2e position il y a 5 ans à cause de la dispersion de la gauche… Mais la lepenisation des esprits, qui se comprend, je l’ai dit, à travers la grille de lecture blochienne, a maintenant donné un président de la république. Qu’en restera-t-il après son passage ?

Je me rappelle un meeting où huit hommes en costume cravate représentaient les 8 composants de la gauche d’alors, où il n’y avait pas un seul femme sur la scène. A la sortie de la salle, ma chère et tendre Hannah, marxiste-féministe austro-britannique, a dit "Maintenant je comprends pourquoi Le Pen a tant de succès dans ce pays." Eh oui, le lien parfaitement actuel entre cette xénophobie haineuse qui vient de faire gagner Sarkozy et cette misogynie diffuse qui a fait perdre Royal, est admirablement illustré par ce désastre.

NBurch