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samedi, 22 septembre 2007

Notes d'anonyme de gauche : la marée brune

Contre la marée brune montante
QUE FAIRE ?

Je persiste et je signe : contre le consensus économiste qui prévaut à gauche et à l’extrême gauche, j’affirme que si trois pour cent de français parmi les 40% qui ont pour vivre moins de 1100 € par mois ont voté contre leurs intérêts de classe en faisant élire l’actuel locataire de l’Élysée, ce n’était pas pour signifier leur approbation des cadeaux fiscaux octroyés aux riches pour soi-disant relancer l’économie ; ni pour que les patrons soient encore plus libres de les exploiter et de les licencier à leur guise ; ni surtout parce que le programme de Ségolène Royal était trop à droite (le beau raisonnement que voilà !). Une part de misogynie « populaire » entre certes dans ce résultat, mais il est surtout dû à ce qu’une majorité de gens dans ce pays ne se perçoivent pas (plus) comme antiracistes. La fameuse lepénisation des esprits est allé bien au-delà de l’électorat Le Pen traditionnel, si j’en juge par des sondages récents indiquant que les trois quarts de la population seraient favorables aux quotas d’immigration, c’est-à-dire qu’ils perçoivent celle-ci comme une menace ! Ce gros mensonge des maux sociaux venus d’ailleurs nous ramène aux beaux jours du Péril jaune… voir même aux peurs qui inspirèrent ces Croisades chères à qui l’on sait. Aujourd’hui le mensonge a pris la forme de ce fameux « choc des civilisations » imaginé par le dénommé Huntington. À Paris, on s’en faisait les gorges chaudes il y a moins d’une décennie. Mais depuis qu’on nous gave et regave des images de la Grande Castration new-yorkaise et d’autres outrages terroristes, un nombre effarant de nos concitoyens l’ont avalé tout cru, ce mensonge.

Dans le cadre de nos travaux sur les téléfilms populaires français, G.N. et moi-même sommes tombés sur une oeuvrette parfaitement exemplaire de cette dérive. Il s’agit de « Villa mon rêve, » produit et diffusé en 2001, soit un an, rappelons-le, avant que Le Pen ne talonne Jacques Chirac aux élections présidentielles. Soit une famille de bobos convenablement anti-racistes (la fille sort avec un Noir, les parents mouchent les propos d’un beau-père anti-sémite) qui décide de quitter leur appartement parisien et des voisins trop bruyants pour s’installer en banlieue. Le pavillon mitoyen du leur ayant été racheté par la mairie pour y installer un employé municipal mal-logé, nos bobos seront ravis de voir arriver une famille nombreuse d’Africains sympathiques, à la bonne humeur contagieuse. Très vite, des relations amicales se nouent, mais presque aussi vite il s’avère que ces voisins sont bien plus bruyants, désordonnés et salissants que ceux qu’on a connus à Paris : musique tonitruante toute la nuit, jardin encombré de bric à brac, amis et famille étendue qui débarquent à profusion, etc. Après maintes péripéties ô combien drôles, n’est-ce pas ? la famille bobo obtiendra une indemnité conséquente de la mairie pour aller s’installer ailleurs. Ah, mais on restera copains, n’est-ce pas, comme le prouve l’accueil chaleureux que la famille noire reçoit en visite chez les bobos à la dernière séquence. En somme, ils sont bien sympas ces Africains à condition de garder leurs distances ! C’est un film qui prétend démystifier l’anti-racisme naïf de la bourgeoisie blanche éclairée, tout en prônant l’apartheid. C’est sans doute un exemple isolé. Mais, signé de trois collaborateurs réguliers de la télévision nationale, le réalisateur Didier Grousset et les scénaristes Allan Scoff et Philippe Bruneau, ce film est passé en prime time et a bénéficié d’une réception parfaitement anodine dans la presse, où personne, semble-t-il, ne s’en est scandalisé. Et voilà où nous en sommes.

Je voudrais inverser les priorités habituelles pour traiter du phénomène nauséabond qu’est ce racisme de plus en plus ordinaire. Aux hommes et femmes de gauche que nous sommes, celui-ci nous apparaît d’abord comme un outrage à notre sens moral : « En France », disions-nous volontiers il n’y a pas si longtemps, « le racisme, n’est pas une opinion, c’est un délit ». Cette conviction et la législation qui la traduit remonte à la Libération et à la découverte des camps de la mort. Ah, mais aujourd’hui ce « délit »-là est commis régulièrement et en toute impunité par des politiciens de gauche (Freîche : les harkis « sous-hommes » et l’équipe de France de foot « trop black ») ou de centre-droite (pour Corinne Lepage, il n’y aurait « pas de racisme en France »). Par des pseudo « grands intellectuels » aussi (le répugnant entretien accordé par Finkelkraut à Haaretz), et surtout… surtout, par ce monarque fraîchement plébiscité, dont le discours de Dakar est sans aucun doute un sommet du genre. On se souvient du scandale qu’a suscité naguère une phrase de Chirac, sur les « bruits et les odeurs », faisant semblant de compatir avec les petits blancs des cités. A Dakar pourtant, ce petit homme habilité à parler au nom de feue la République des Lumières, a voulu nous ramener à la pseudoscience d’un Gobineau, ce précurseur français du racisme nazi ! Silence assourdissant dans le Landernau… Silence surtout à gauche, hormis quelques bonnes âmes se fendant d’un Rebond dans Libé… Et c’est là que le bât blesse, car ce racisme rampant a bel et bien gagné les rangs de la gauche. Tout récemment, un responsable socialiste dont je n’ai pas retenu le nom, a cité, parmi les sujets sur lesquels, à son avis, le PS pouvait « travailler avec la majorité », la sécurité et l’immigration !

Certes des élus socialistes participent, à titre individuel à des opérations comme le parrainage des enfants scolarisés risquant l’expulsion, par exemple. Mais au niveau national, la prudence est de rigueur… Et a-t-on oublié que « l’affaire du foulard » , laquelle, après une première tentative de dramatisation, avait été ramenée à quelques conflits par-ci par-là, en train de se régler à l’amiable sur le terrain, a été sciemment relancée par Laurent Fabius au mois de juin 2003 ? Cette campagne honteuse, qui a abouti à une loi gratuite et inutile contre le port à l’école des signes extérieurs d’appartenance religieuse, a été perçue à juste titre par la plupart des musulmans de France comme une nouvelle brimade les visant. Son objectif réel ? Permettre à la droite « républicaine », tout comme la gauche de gouvernement, de damer le pion à Le Pen sans en avoir l’air, puisque légiférant au nom du si respectable principe de la laïcité. Cela a été assurément l’une des étapes décisives du « gangrénage » d’une certaine gauche par l’islamophobie… phénomène applaudi et encouragé, faut-il le rappeler, par tous les foyers sionistes à l’œuvre, dans et autour du PS.

Et dont l’influence se fait sentir dans la politique des deux poids deux mesures pratiquées de plus en plus par nos médias sur ces questions (évocatrice de celle de l’Occident tout entier vis-à-vis du conflit Israël-Palestine ) : les « propos anti-sémites », que ce soit, comme le plus souvent, des condamnations du sionisme de droite et de la politique israélienne (le procès absurde fait à d’Edgar Morin) ou, effectivement, des manifestations par-ci par-là du vieil antisémitisme fascisant, suscitent des tollés médiatiques, alors que les propos islamophobes valent surtout à leurs auteurs, comme à ce prof de philo raciste de Marseille, d’être traités en martyrs à protéger contre les menaces des barbares (qui parle jamais des menaces et sévices du Betar et autres Ligue de défense juive ?).

Or, si indignés moralement que nous puissions être, que nous devions être, devant cette sinistre dérive de l’opinion, flattée si lâchement donc par une partie de la gauche, c’est politiquement, au sens étroit, stratégique du mot, que le danger est le plus grave. Nous savons tous, nous autres, que le croque-mitaine de l’invasion étrangère est exactement cela. Cette « bataille homérique » contre la fameuse immigration clandestine n’a aucune justification objective, ni économique ni policière. Les immigrants, clandestins ou non, dans leur immense majorité, travaillent, ils ne se livrent ni à la mendicité, ni à des activités criminelles… sauf de travailler au noir pour des employeurs vraiment criminels, eux, qui tirent en toute impunité un avantage maximum de ces salariés si bon marché et si dociles… du fait même de leur statut précaire ! L’utilité de cette campagne-spectacle contre l’immigration clandestine – qui culmine aujourd’hui même avec une énième loi provocatrice – est donc essentiellement électoraliste. On caresse ce nouveau racisme dans le sens du poil. Et de fait, cette démagogie par les actes risque fort de constituer dans les années à venir l’arme absolue pour une droite extrême au pouvoir aujourd’hui et qui entend bien y rester demain et après-demain.... Car d’un côté, il y aura toujours des immigrés clandestins, et plus on rendra difficile l’immigration légale (c’est l’objectif du nouveau projet de loi) et plus il y en aura ! – notamment avec la désertification et misère aggravée de l’Afrique qui s’annonce. Et de l’autre côté, il y a l’importante population de Français « issus de l’immigration » comme on dit. Car il ne faut quand même pas oublier que c’est elle, par un amalgame insidieux, implicite, jamais formulé « officiellement » bien entendu, qui constitue la véritable cible du racisme montant. Racisme qui est, en dernière instance, une peur profonde de ce qu’on appelait naguère les classes dangereuses, la peur des ripostes plus ou moins spontanées des victimes d’un ordre social injuste. Or, cette population très jeune acceptera de moins en moins l’ostracisme généralisé, policier et autre, dont elle sera de plus en plus l’objet, car l’existence d’un Ministre de l’immigration de l’identité nationale dirigé par un fasciste avéré, à laquelle s’ajoutent les propos ouvertement racistes du nouveau monarque, vont fatalement libérer les comportements les plus nauséabonds. Et donc face aux provocations policières qui se poursuivent, nous allons vers d’autres novembre chauds, d’autres Gare du Nord, dont le pouvoir en place saura parfaitement tirer parti pour masquer une politique sociale et économique qui promet des régressions sans précédent… dont cette population sera la première à souffrir. On le voit, le cercle vicieux est multidimensionnel… Et il est d’autant plus dévastateur que « la gauche de gouvernement », elle, a parfaitement compris qu’électoralement parlant il vaut mieux ravaler ses indignations que de se dresser fermement contre la majorité du pays sur ce terrain-là, quitte à y « perdre son âme ».

Le silence des socialistes s’explique aussi, je crois, sur un autre plan, car il faut rappeler les raisons profondes de cette poussée de racisme sans précédent dans notre pays depuis les années trente. C’est ici que les théories du bouc émissaire, développées notamment par René Girard, doivent être évoquées. Lorsque d’importants secteurs d’une société souffrent – inégalités qui se creusent, déclin planifié des services publics et privés, perduration du chômage, multiplication des SDF – et qu’une « gauche de gouvernement », qui s’est montrée pendant quinze ans impuissante à endiguer ce mouvement, tient un discours fataliste, défaitiste (Hollande, au cours de la campagne présidentielle : « Je ne connais aucun mur capable de contenir le capitalisme »), qu’une gauche de la gauche se réfugie dans la pensée magique d’ « Il n’y qu’à », au mépris de la réalité des rapports de forces en France, en Europe et dans le monde – alors ceux qui souffrent, et même beaucoup de ceux qui voient surtout souffrir les autres, chercheront fatalement une cause de substitution à leurs malheurs. Le trotskyste belge Abraham Léon (La Conception matérialiste de la question juive, 1938) a été, je crois le premier à montrer qu’historiquement l’anti-sémitisme a été un anti-capitalisme détourné : les Juifs ayant été contraints par une aristocratie catholique à « se salir les mains » dans le commerce et la banque dès l’aube même du capitalisme (aucune autre sphère d’activité ne leur était ouverte), les déprédations du nouvel ordre socio-économique en gestation leur ont été imputées en tant que groupe ethnique et religieux. L’antisémitisme noir aux Etats-Unis procède des mêmes causes, les Noirs du ghetto ayant constaté que les propriétaires de leurs taudis à l’abandon, les commerçants de quartier qui exploitaient leur misère, étaient souvent juifs… En Europe aujourd’hui, devant l’apparente fatalité des régressions sociales, l’imaginaire « populaire » éprouve le besoin d’un coupable concret, identifiable, car les mécanismes économiques, le libéralisme, sont des abstractions lointaines. Alors aidé en cela bien entendu par une droite qui y a vu sa grande chance, cette désignation d’un bouc émissaire classique, l’étranger pauvre, noir ou basané, fut-il français depuis deux générations, allait de soi. Et indépendamment des manigances électoralistes de Mitterand, utilisant le vote Le Pen pour diviser la droite, le parti socialiste, en confortant ce sentiment d’impuissance devant le libéralisme déchaîné, porte une lourde responsabilité.

Et quant aux Verts… Certes des Verts de gauche (Martine Billard, Jacques Boutault, Gilles Lemaire) était présents à la manifestation devant l’Assemblée nationale mardi 18 septembre (début du débat sur le nouveau projet de loi) alors que le parti socialiste n’était pas présent en tant que tel. Mais au sein même des Verts j’ai vu les difficultés de se saisir de cet enjeu décisif : depuis cinq années que j’y milite, chaque AG voit pointer la velléité chez quelques blacks, quelques beurs, quelques autres encore, pour que le parti prenne des mesures contre le « plafond de verre » qui existe dans nos rangs, contre le malaise que ressentent visiblement les quelques nouveaux adhérents d’origine non-blanche, contre les difficultés surtout que nous avons à toucher les populations des cités. Et chaque fois, ces motions ont couru à l’échec, au nom, bien sûr de la fameuse « universalité républicaine », naguère mobilisée, on s’en souvient, contre la parité hommes-femmes. , Il y a quelques années, je me rappelle d’une motion du genre « Verts de toutes les couleurs » qui a reçu plus de 50% mais moins de 60%, et donc n’était pas adoptée selon nos statuts. C’est bien ce qui s’appelle botter en touche… Si j’ai bien compris, le départ de Stéphane Pocrain est lié à cette situation. Mais c’est quand une de mes anciennes élèves, que j’ai retrouvé dans nos rangs, parlant visiblement au nom de son groupe local, m’a sorti, en coulisses d’AG, une tirade contre les dangereux islamistes du dix-neuvième arrondissement (« Vous ne les connaissez pas ! »), que j’ai commencé à comprendre que le virus de l’islamophobie faisait des ravages aussi dans nos rangs… Dans mon propre groupe de Paris centre, une proposition que m’avait faite Alain Gresh de venir nous parler de ces questions s’est perdue dans les sables…

Alors que faire en effet ?

Car de toute évidence ce n’est plus en faisant honte aux racistes et crypto-racistes que l’on va faire reculer ce nouveau « racisme décomplexé », comme on l’appelle si joliment. Le Pen et ses émules ont préparé le terrain depuis quarante, cinquante ans, ils n’ont plus aujourd’hui qu’à se retirer sur la pointe des pieds et regarder pousser les fruits empoisonnés… surtout depuis que s’est cristallisée dans la folie meurtrière que l’on sait, la colère si justifiée du monde arabe, du tiers monde en général (en Amérique latine la Grande Castration a été applaudie dans les rues de certaines capitales).

Je n’ai pas de réponse, je n’en vois aucune. J’ai même tendance à penser que si cette autre folie qui s’appelle le libéralisme économique va infailliblement dans le mur et l’économie-monde avec, et même si au final les capitalistes les plus lucides parviennent à réinjecter un peu de bon sens dans tout cela, à « remettre la bête dans sa cage » comme j’aime à le dire, la crise elle-même qui les y incitera va certainement aggraver ces haines et ces peurs, accélérant cette spirale dont la droite politique sait si bien profiter, que la « gauche de gouvernement » refuse de voir et qu’une gauche de la gauche de plus en plus marginalisée est bien entendu impuissante à combattre… si ce n’est précisément à la marge (RESF, etc.) et avec des discours, des évènements, qui ne sauraient toucher que des bobos et quelques militants ouvriers convaincus d’avance. (Les dérisoires « votations citoyennes » en faveur de la certes indispensable participation des étrangers non-communautaires aux élections locales, en est un bon exemple : l’un des signes avant-coureurs de la catastrophe du 6 mai a été, lors de la dernière manifestation de la sorte, à l’automne 2006, la mobilisation, dans certaines communes de la banlieue parisienne, des adversaires de cette mesure, venus déposer dans les urnes jusqu’à 10% de « non », tranchant ainsi avec les scores « soviétiques » précédemment obtenus.)

Alors tout ce que j’en dis, c’est que c’est ce grave phénomène que doit affronter dès aujourd’hui, toutes affaires cessantes, toute tentative sérieuse de rénovation de la gauche dans notre pays et en Europe. Car il faut surtout refuser cette esquive typiquement « marxiste », illustrée par la fameuse réponse de Lénine à Vanessa Armand qui lui parlait des problèmes des femmes : « Vous avez raison, mais c’est trop tôt pour en parler. » Dire que ces problèmes se résoudront « après la révolution », c à d. quand la répartition des richesses sera plus juste, le chômage « vaincu », la démocratie réelle enfin établie… Non, non et non ! Parce que ce racisme qui enfle, qui enfle… en maintenant au pouvoir une droite démagogique et « populiste », laquelle sait parfaitement s’en servir, risque fort de nous empêcher pendant si longtemps de s’attaquer à la « question sociale » en France et en Europe que le pire sera arrivé bien avant…
NBurch